Une affaire américaine avec une adresse parisienne

Pendant des années, l’affaire Jeffrey Epstein a été présentée comme un scandale essentiellement américain : un financier new-yorkais, une île privée, des célébrités internationales, des victimes outre-Atlantique et une justice installée à plusieurs milliers de kilomètres de Paris.

Une affaire lointaine, en somme.

Il existe pourtant un léger détail géographique : Jeffrey Epstein possédait un immense appartement avenue Foch, dans le 16e arrondissement de Paris. Il séjournait régulièrement en France, fréquentait Saint-Tropez et entretenait des relations avec des personnalités issues des milieux politiques, diplomatiques, financiers, culturels et du mannequinat.

La France ne constituait donc pas un décor aperçu au fond d’une photographie. Elle faisait partie des territoires sur lesquels Epstein recevait ses relations, développait son influence et, selon différents témoignages et éléments judiciaires, poursuivait certaines de ses activités criminelles.

Le 10 septembre 2026, la procureure de Paris a annoncé que les investigations françaises avaient permis de recenser 26 victimes, dont 13 qui n’apparaissaient jusque-là dans aucune procédure connue. Elle a également évoqué l’identification de nouveaux « potentiels rabatteurs ».

Une affaire strictement américaine, donc, mais avec une résidence parisienne, des victimes en France, des déplacements sur la Côte d’Azur, des intermédiaires opérant depuis le territoire français et des personnalités françaises apparaissant dans les dossiers.

À ce niveau-là, ce n’est plus de la prudence géographique. C’est de la contorsion.

2008 : la condamnation que la France n’a presque pas entendue

Le 30 juin 2008, Jeffrey Epstein plaide coupable devant la justice de Floride pour deux infractions liées à la prostitution, dont la sollicitation d’une mineure à des fins de prostitution.

Il est condamné à dix-huit mois de prison.

La peine paraît déjà particulièrement clémente au regard de la gravité et de l’étendue des faits soupçonnés. Son exécution le sera encore davantage : Epstein ne passe finalement que treize mois en détention, sous un régime de semi-liberté exceptionnellement favorable. Il est autorisé à quitter la prison jusqu’à douze heures par jour, six jours par semaine, officiellement pour travailler.

Il est ensuite inscrit au registre des délinquants sexuels.

À partir de cette date, Jeffrey Epstein n’est donc plus seulement un milliardaire entouré de rumeurs. Il est un délinquant sexuel condamné dans une affaire impliquant une mineure.

Pourtant, cette condamnation ne provoque aucun électrochoc médiatique identifiable en France.

Soyons rigoureux : il est difficile d’affirmer qu’aucun article français n’a jamais mentionné cette affaire en 2008 sans avoir dépouillé l’intégralité des archives de la presse nationale et régionale.

En revanche, aucune couverture médiatique française significative et durable ne semble avoir accompagné la condamnation au moment où elle fut prononcée.

La presse française commence véritablement à relayer l’affaire à partir de 2011, principalement parce qu’elle éclabousse le prince Andrew. Une dépêche de l’Agence France-Presse est alors reprise par plusieurs grands médias.

Il aura donc fallu un prince britannique pour que la condamnation d’un prédateur sexuel américain devienne une information digne d’intérêt en France.

Les victimes, à elles seules, ne semblaient pas suffire.

Après 2008, l’ignorance devient plus difficile à invoquer

La condamnation de 2008 constitue une ligne de démarcation essentielle.
Avant cette date, certaines fréquentations de Jeffrey Epstein peuvent encore prétendre qu’elles ignoraient son comportement criminel.

Après 2008, l’argument devient considérablement plus fragile.

Cela ne signifie pas que toutes les personnes ayant rencontré Epstein après sa condamnation connaissaient l’étendue exacte de ses crimes. Cela ne signifie pas davantage que chacune de ses relations ait participé, directement ou indirectement, à ses activités criminelles. Mais son passé judiciaire n’était plus secret.

Jeffrey Epstein avait été condamné. Sa peine avait été rapportée par la presse américaine. Il figurait publiquement dans le registre des délinquants sexuels.

Dès lors, une question s’impose pour chaque relation entretenue après 2008 :

Pourquoi ne pas avoir vérifié ?

Les personnalités qui ont continué à le rencontrer, à dîner avec lui, à solliciter ses services, à accepter ses invitations, à profiter de ses relations ou à mener des projets avec lui ne peuvent pas toutes se contenter d’affirmer qu’elles « ne savaient rien ».
Elles pouvaient ignorer certains faits. Elles pouvaient avoir été trompées sur leur ampleur. Elles pouvaient croire, à tort ou à raison, qu’Epstein avait payé sa dette à la société. Mais elles ne peuvent pas faire disparaître rétroactivement une condamnation publique.

Avant 2008, on peut encore invoquer l’ignorance. Après 2008, il faut expliquer pourquoi on n’a pas voulu savoir.

Les médias français : un silence qui fonctionne par intermittence

Les médias français n’ont pas totalement ignoré l’affaire Epstein.

Le Monde, Mediapart, Le Parisien, France Télévisions, Blast et d’autres rédactions ont publié des enquêtes, analysé des milliers de documents et interrogé certaines ramifications françaises du réseau.
Des journalistes ont accompli un travail indispensable, parfois dans des conditions difficiles, face à une masse documentaire considérable et à des risques juridiques évidents. Le problème n’est donc pas l’absence absolue de couverture médiatique. Le problème réside dans son caractère tardif, irrégulier et trop souvent dépendant des révélations américaines.
La presse française a parlé de l’affaire par vagues : lors de l’arrestation d’Epstein en 2019, lors de sa mort en prison, pendant le procès de Ghislaine Maxwell, puis à chaque nouvelle publication de documents aux États-Unis.
Entre ces vagues, le silence revenait.

Le 30 janvier 2026, le ministère américain de la Justice a publié plus de trois millions de pages supplémentaires liées à l’affaire. Aussitôt, le volet français a retrouvé une place importante dans l’actualité. Comme si la France avait besoin que Washington ouvre ses archives pour découvrir ce qui s’était déroulé avenue Foch, à Cannes ou à Saint-Tropez.

Nos médias sont pourtant capables de consacrer plusieurs journées à une phrase maladroite, une polémique fabriquée sur un plateau de télévision ou aux états d’âme d’un responsable politique. Mais lorsqu’il s’agit de suivre pendant plusieurs années un réseau international de prédation sexuelle fréquentant les milieux les plus puissants, l’enthousiasme éditorial paraît moins constant.
Dans une affaire aussi grave, l’information ne devrait pas fonctionner comme une série télévisée dont on attend passivement la prochaine saison américaine.

Une condamnation connue, mais des portes toujours ouvertes

Après sa sortie de prison en 2009, Jeffrey Epstein retrouve rapidement une vie sociale particulièrement active.

Des personnalités politiques, financières, universitaires, scientifiques et culturelles continuent à le rencontrer. Son argent, ses propriétés, son carnet d’adresses et sa capacité à mettre les puissants en relation semblent avoir été plus forts que le poids de sa condamnation.
Voilà peut-être l’un des aspects les plus révélateurs de l’affaire.

Jeffrey Epstein n’a pas uniquement bénéficié d’un système judiciaire américain anormalement clément. Il a également profité d’un milieu social dans lequel une condamnation pour une affaire impliquant une mineure ne suffisait manifestement pas à vous rendre infréquentable. Dans les classes populaires, un casier judiciaire ferme les portes. Dans certains cercles de pouvoir, il semble seulement obliger à entrer par une porte latérale.

La question n’est donc pas seulement : « Qui a rencontré Epstein ? »

La véritable question est :

Qui a continué à le fréquenter après 2008, dans quel but et avec quels bénéfices ?

Ghislaine Maxwell : non pas une compagne, mais une organisatrice

Le rôle de Ghislaine Maxwell est trop souvent résumé par une expression trompeusement sentimentale : « l’ancienne compagne de Jeffrey Epstein ».

Cette présentation minimise considérablement sa responsabilité.

Née à Maisons-Laffitte, franco-britannique et naturalisée américaine, Ghislaine Maxwell ne fut pas une simple mondaine apparaissant sur des photographies aux côtés du financier.
La justice américaine l’a reconnue coupable, en décembre 2021, de plusieurs infractions liées au recrutement, au transport et à l’exploitation sexuelle de mineures. Elle a été condamnée, en juin 2022, à vingt ans de prison.
Les éléments présentés au procès ont montré qu’elle participait au recrutement et à la mise en confiance de jeunes filles, parfois âgées de seulement 14 ans.
Elle se renseignait sur leur vie, leur famille et leur scolarité. Elle pouvait les accompagner au cinéma ou faire des achats avec elles. Elle contribuait à créer un environnement apparemment rassurant autour d’Epstein. Sa présence féminine servait à normaliser une situation qui ne l’était pas.

Elle rendait le prédateur fréquentable. Elle transformait la méfiance en confiance, puis la confiance en vulnérabilité.
Ghislaine Maxwell n’était donc pas un simple témoin du système Epstein. Elle en était l’une des chevilles ouvrières.

La France : des lieux, des victimes et des recruteurs présumés

Jeffrey Epstein possédait depuis 2002 un appartement de près de 800 mètres carrés avenue Foch.

Les documents rendus publics décrivent des séjours réguliers à Paris, des demandes répétées pour organiser des « massages » et la recherche de jeunes femmes disponibles.
Saint-Tropez et la Côte d’Azur apparaissent également dans les témoignages, les courriels et les archives judiciaires. Le luxe, les fêtes privées, le mannequinat et la proximité de personnalités fortunées constituaient un environnement idéal pour approcher des jeunes femmes en leur faisant miroiter des voyages, des contrats ou des rencontres professionnelles.
En septembre 2026, la justice française avait identifié 26 victimes et fait émerger les noms d’autres personnes susceptibles d’avoir participé au recrutement.
Treize de ces victimes n’étaient apparues dans aucun dossier antérieur. Ce chiffre suffit à démontrer que le volet français n’était ni marginal ni imaginaire.
La France ne fut pas seulement un lieu de villégiature. Elle fut potentiellement l’un des terrains d’action du réseau.

Jean-Luc Brunel : le cœur du volet français

Jean-Luc Brunel, figure du mannequinat français et proche de Jeffrey Epstein, constituait le principal suspect du volet français.
Plusieurs femmes l’accusaient de violences sexuelles. Il était également soupçonné d’avoir recruté ou présenté de jeunes femmes au financier américain. Brunel contestait les accusations.
Arrêté en décembre 2020, il fut mis en examen et placé en détention provisoire. Il fut retrouvé pendu dans sa cellule de la prison de la Santé en février 2022, avant d’avoir pu être jugé. Sa mort entraîna l’extinction de l’action publique à son encontre. La procédure fut finalement clôturée par un non-lieu en août 2023.

Juridiquement, Jean-Luc Brunel n’a donc jamais été reconnu coupable des faits qui lui étaient reprochés.

Mais sa mort a laissé sans réponse de nombreuses questions portant sur le recrutement de jeunes femmes, le fonctionnement du réseau et les éventuelles complicités françaises.

Une procédure s’est refermée. La vérité, elle, n’a pas été établie.

Daniel Siad : un autre intermédiaire mort avant toute issue judiciaire

Le nom de Daniel Siad, recruteur de mannequins actif en France, apparaît près de 2 000 fois dans les documents américains.
Plusieurs femmes ont formulé des accusations à son encontre. Il affirmait pour sa part que sa relation avec Epstein avait été strictement professionnelle et contestait toute implication dans un trafic sexuel.
La justice française avait mis en place des moyens de surveillance, notamment des écoutes téléphoniques, mais estimait ne pas disposer d’éléments suffisants pour procéder à son arrestation.
Daniel Siad est mort à son domicile en juillet 2026 avant toute éventuelle mise en examen.

Une nouvelle fois, un homme susceptible de détenir des informations essentielles disparaissait avant d’avoir été confronté publiquement à l’ensemble des accusations et des documents. Cela ne démontre évidemment l’existence d’aucun complot. Mais cela rappelle une réalité beaucoup plus simple : dans une affaire ancienne, la lenteur judiciaire réduit chaque année les possibilités d’obtenir des témoignages, des confrontations et des procès.
La lenteur n’est pas toujours une simple difficulté administrative. Elle peut devenir le meilleur avocat de l’impunité.

Une justice française qui agit après les révélations américaines

Une première enquête française fut ouverte à l’été 2019, après l’arrestation de Jeffrey Epstein aux États-Unis et plusieurs signalements réalisés notamment par l’association Innocence en danger.
L’appartement parisien d’Epstein ne fut perquisitionné que le 23 septembre 2019, soit environ un mois et demi après sa mort.

Dans un dossier où des documents peuvent disparaître, où des témoins peuvent devenir introuvables et où les faits sont parfois déjà anciens, ce délai pose nécessairement question.

Certaines parties civiles dénoncent aujourd’hui la lenteur des investigations et des pistes insuffisamment exploitées. Innocence en danger et une plaignante ont assigné l’État français pour « faute lourde », reprochant des délais excessifs et un traitement défaillant du dossier.

Ces accusations devront naturellement être examinées par la justice.

Après la publication massive des documents américains en janvier 2026, le parquet de Paris a finalement procédé à une réanalyse du dossier Brunel et ouvert deux nouvelles « enquêtes-cadres ».

La première porte sur d’éventuelles infractions sexuelles et des faits susceptibles de relever de la traite des êtres humains en bande organisée.
La seconde concerne les ramifications économiques et financières, notamment en matière de blanchiment, de fraude fiscale ou d’atteintes à la probité.

La justice travaille désormais. Fort bien. Mais elle devra également expliquer pourquoi il a fallu une nouvelle publication américaine pour provoquer cette mobilisation.
La justice française ne paraît pas avoir précédé les révélations. Elle les a suivies, souvent à plusieurs longueurs.

Des personnalités françaises citées : ni chasse aux sorcières ni silence organisé

La publication des « Epstein Files » a fait apparaître les noms de nombreuses personnalités françaises.

Une précision est indispensable : apparaître dans un courriel, un agenda, un carnet d’adresses, une photographie ou un compte rendu de réunion ne constitue pas une preuve de participation à une activité criminelle.
Ces documents n’ont pas tous la même valeur. Ils mélangent des pièces judiciaires, des courriels, des notes, des témoignages, des photographies, des coordonnées et parfois de simples mentions difficiles à interpréter.
Publier une liste de noms sans contexte serait irresponsable. Mais utiliser cette complexité comme prétexte pour ne rien examiner le serait tout autant. La mention d’un nom n’est pas un verdict. Elle peut toutefois constituer le point de départ d’une enquête.

Jack Lang et Caroline Lang : des relations qui dépassent la rencontre occasionnelle

Les liens entre Jeffrey Epstein, Jack Lang et sa fille Caroline ne se résument pas à une photographie prise lors d’une réception.
Les documents rendus publics révèlent des relations personnelles et financières prolongées.

Caroline Lang a notamment été associée à Epstein dans une société offshore consacrée à l’acquisition d’œuvres d’art. Son nom apparaissait également dans un projet de testament prévoyant de lui attribuer plusieurs millions de dollars. Elle affirme avoir ignoré cette disposition et conteste toute irrégularité.

Jack Lang et sa fille font l’objet d’une enquête financière portant sur de possibles faits de blanchiment de fraude fiscale aggravée. Ils bénéficient évidemment de la présomption d’innocence.

Mais la question politique et morale demeure :

Pourquoi entretenir des relations suivies avec un homme dont la condamnation était publique depuis 2008 ?

L’enjeu n’est pas de transformer une fréquentation en complicité criminelle.
Il est de comprendre pourquoi le passé d’Epstein n’a apparemment pas suffi à fermer les portes de certains cercles culturels et politiques français.

Fabrice Aidan : que faisait Epstein avec des documents diplomatiques ?

Le diplomate français Fabrice Aidan apparaît dans plus de 200 documents publiés par le ministère américain de la Justice.
Des courriels examinés par plusieurs médias semblent montrer la transmission à Epstein de documents ou d’informations liés aux Nations unies, notamment à des réunions du Conseil de sécurité.

Fabrice Aidan nie tout acte répréhensible et demande que sa présomption d’innocence soit respectée.

Le ministère français des Affaires étrangères a mené une enquête administrative et saisi la justice. Une enquête financière portant notamment sur des soupçons de corruption a été ouverte.

La question reste vertigineuse :

Pourquoi un délinquant sexuel américain condamné recevait-il des informations provenant des milieux diplomatiques internationaux ?

Voilà une question française. Pas une question américaine que Paris pourrait poliment retourner à Washington.

Olivier Colom, Ariane de Rothschild et les portes du pouvoir

Olivier Colom, ancien conseiller diplomatique adjoint de Nicolas Sarkozy, a entretenu des relations suivies avec Epstein et contribué à le mettre en contact avec certaines personnalités politiques, diplomatiques et financières.
Il affirme avoir ignoré les crimes du financier.
Mais, une nouvelle fois, le problème porte sur la persistance de ces relations après la condamnation de 2008.
Dans un réseau d’influence, celui qui ouvre les portes peut jouer un rôle aussi déterminant que celui qui les franchit.
Ariane de Rothschild apparaît également dans les documents à travers des contacts personnels et professionnels prolongés avec Epstein entre 2013 et 2019.

La banque Edmond de Rothschild a déclaré qu’il s’agissait d’une relation d’affaires et qu’Ariane de Rothschild ignorait les activités criminelles d’Epstein. Aucun élément publié ne permet de l’associer à ses crimes sexuels.

D’autres personnalités, comme Bruno Le Maire, Cédric Villani, Michel Hazanavicius ou le chef d’orchestre Frédéric Chaslin, apparaissent dans certains échanges ou récits de rencontres, selon des circonstances très différentes.
Pour plusieurs d’entre elles, les informations disponibles décrivent des contacts ponctuels ou des rencontres auxquelles elles auraient participé sans connaître préalablement l’identité de leur hôte.

Les mettre toutes sur le même plan serait malhonnête.

Le travail sérieux consiste précisément à distinguer :

  • la simple mention dans un document ;
  • la rencontre occasionnelle ;
  • la relation personnelle prolongée ;
  • la relation professionnelle ou financière ;
  • le rôle d’intermédiaire ;
  • l’objet d’une enquête judiciaire ;
  • et, enfin, la culpabilité établie par un tribunal.

La présomption d’innocence doit être respectée. Elle ne doit pas devenir une présomption générale d’insignifiance.

Le pouvoir politique français regarde d’abord vers Washington

Le 9 février 2026, Emmanuel Macron déclara que l’affaire concernait « surtout les États-Unis d’Amérique » et qu’il fallait laisser la justice américaine faire son travail.
Quelques jours plus tard, face à l’accumulation d’éléments concernant la France, le gouvernement changea progressivement de ton.
Le ministère des Affaires étrangères saisit la justice au sujet de Fabrice Aidan. Des enquêtes financières furent ouvertes. La porte-parole du gouvernement encouragea les victimes potentielles à se manifester.
Ce réflexe est devenu une méthode politique bien française : commencer par expliquer que le problème se trouve ailleurs, puis découvrir progressivement qu’il possède une adresse parisienne.
Lorsqu’un prédateur américain dispose d’un appartement avenue Foch, reçoit des responsables français, fréquente la Côte d’Azur, entretient des contacts avec un diplomate français et s’appuie potentiellement sur des recruteurs opérant en France, l’affaire n’est plus uniquement américaine.

C’est une affaire française que l’on préfère regarder avec un passeport américain.

Une commission d’enquête parlementaire toujours en attente

Le 5 février 2026, plusieurs députés ont déposé une proposition de résolution visant à créer une commission d’enquête sur les implications françaises de l’affaire Epstein.
Elle devait notamment examiner les ramifications du réseau, les éventuelles défaillances institutionnelles et le fonctionnement des services français.
Le texte a été renvoyé à la commission des lois.
La présidente de l’Assemblée nationale a notamment évoqué le risque d’une interférence avec les procédures judiciaires en cours.
L’argument doit être entendu : une commission parlementaire ne peut ni remplacer un tribunal ni chercher à désigner des coupables.
Mais le Parlement peut enquêter sur le fonctionnement des institutions, les alertes ignorées, les délais administratifs, les contrôles défaillants et les mécanismes ayant permis à un homme déjà condamné de conserver un accès privilégié à certains cercles de pouvoir.
La justice recherche les responsabilités pénales individuelles. Le Parlement doit examiner les responsabilités politiques et institutionnelles.
Confondre les deux permet surtout de ne mener sérieusement ni l’une ni l’autre.

La Norvège auditionne ses ministres, la France auditionne sa patience

Le contraste avec la Norvège est particulièrement embarrassant.
Le Parlement norvégien a organisé des auditions publiques consacrées aux relations entre Jeffrey Epstein, certains diplomates et plusieurs responsables politiques du pays.
Des ministres et d’anciens ministres ont été convoqués pour s’expliquer. Une commission indépendante a également été chargée d’examiner plus de trente années de pratiques diplomatiques afin d’améliorer la transparence et l’intégrité des institutions.

En France, la proposition de commission d’enquête attend toujours. En Norvège, les ministres comparaissent devant le Parlement.

Tous experts des réseaux, sauf lorsqu’ils fréquentent les salons

Nos responsables politiques parlent volontiers de réseaux lorsqu’il s’agit de délinquance ordinaire, de trafic de stupéfiants ou de menaces venues de l’étranger.
Ils exigent alors des noms, des filières, des complices et des résultats.
La détermination devient soudain beaucoup plus mesurée lorsque les réseaux traversent les banques privées, les ministères, les ambassades, les galeries d’art, les agences de mannequins et les réceptions mondaines.

Dans les quartiers populaires, on réclame des opérations immédiates.
Dans les salons fréquentés par les puissants, on demande du recul, de la prudence et surtout beaucoup de temps. La présomption d’innocence est fondamentale. Mais elle doit protéger tous les citoyens de la même manière. Elle ne doit pas devenir un service de conciergerie réservé aux personnes disposant d’un carnet d’adresses prestigieux.

Le véritable scandale français

Le scandale français ne réside pas seulement dans les noms apparaissant dans les documents.
Il réside dans notre dépendance à l’égard des investigations étrangères pour comprendre ce qui s’est déroulé sur notre propre territoire.
Il réside dans ces victimes qui ont dû attendre des années avant que leur parole soit rapprochée d’autres témoignages.
Il réside dans une perquisition tardive de l’appartement parisien d’Epstein.
Il réside dans la mort de suspects avant qu’un procès puisse confronter publiquement les témoignages, les documents et les accusations.
Il réside dans une commission d’enquête parlementaire réclamée mais toujours suspendue.
Il réside dans une couverture médiatique qui se réveille au rythme des publications américaines, puis s’essouffle lorsque l’actualité trouve une polémique plus simple à vendre.
Il réside enfin dans cette étrange retenue politique qui transforme une affaire internationale profondément implantée en France en un dossier dont personne ne semble véritablement responsable.

Ce que la France doit désormais exiger

La France doit poursuivre les enquêtes ouvertes et leur attribuer les moyens humains, techniques et financiers nécessaires.
Elle doit exploiter méthodiquement les millions de documents transmis ou publiés par les autorités américaines.
Elle doit entendre les victimes, y compris celles résidant à l’étranger, et leur assurer un accompagnement réel.
Elle doit établir une chronologie précise de l’action de ses services depuis les premiers signalements.
Elle doit permettre un contrôle parlementaire portant sur les éventuelles défaillances institutionnelles, sans interférer avec la recherche des responsabilités pénales.
Elle doit distinguer clairement les personnes simplement citées, les relations sociales, les intermédiaires, les personnes faisant l’objet d’accusations et celles visées par une enquête judiciaire.
Elle doit surtout cesser d’attendre que Washington lui explique ce qui s’est passé à Paris.

Le silence protège toujours quelqu’un

Dans les affaires de violences sexuelles, le silence n’est jamais neutre. Il protège rarement les victimes.

Il protège plus souvent des réputations, des carrières, des institutions et les habitudes d’un monde qui préfère parler d’égarements individuels plutôt que d’interroger ses propres réseaux.

L’affaire Epstein n’autorise ni les accusations sans preuve, ni les listes de noms jetées en pâture, ni les théories invérifiables. Mais elle interdit également la naïveté.

Lorsqu’un délinquant sexuel condamné peut conserver pendant des années des relations dans les milieux les plus influents, circuler librement, disposer d’un immense appartement à Paris et fréquenter régulièrement la Côte d’Azur, la seule question sérieuse n’est pas de savoir qui possédait son numéro de téléphone.

La question est de savoir qui savait, depuis quand, quels services ont été échangés et pourquoi si peu de personnes ont agi.
Les médias français doivent enquêter dans la durée. La justice française doit aller jusqu’au bout. Les responsables politiques doivent rendre des comptes sur le fonctionnement des institutions.
Car lorsque tous ceux qui devraient poser des questions regardent ailleurs, le silence cesse d’être une simple absence.

Il devient un système de protection.

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